L'île attend

Mis à jour : 19 juil. 2020

JOIES ET TOURMENTS D'UNE ÎLE GRECQUE EN ÉTÉ




Sur le quai, l’île attend, impatiente, sa saison d’été.

Les pèlerins en quête de soleil descendent de bateaux pressés.

Les visages cherchent d’un regard ébloui le ciel, la mer et l’impression qu’ils garderont de ce premier instant à commenter sur les réseaux sociaux.

Ils viennent souvent de loin et descendre du bateau, c’est enfin arriver.

Cette foule en quête d’eau bleue cristalline, de plages de sable doré, de cocktails colorés collecte des souvenirs, des « like » à venir, des photos à partager.

Chaque année, on construit des chambres, des hôtels, des maisons à louer. L’accueil, l’hospitalité grecque fait du tourisme dans les îles un moment apprécié.

Les vacanciers n’imaginent pas qu’on pourrait les arrêter, les empêcher de poser le pied.

Heureux, ils s’accrochent à ses flancs et s’étendent sur ses plages, et l’île docile se laisse monter.

C'était il y a un an et depuis tout a changé.


Cette année, l'île attend et rien ou presque ne vient.


Peu de tourisme, plus de tranquillité, mais moins de revenus. Entre santé et économie, l'île cherche un équilibre.

Loin des terrasses autrefois bondées du port qui s’approvisionnent en produits bon marché, les plus curieux, ceux qui malgré tout sont venus, choisiront la taverne d’un village pour un repas.

Ils y rencontreront la famille grecque qui travaille et résiste.

C’est le socle économique et tous mettent la main à la pâte.

Le mari de la patronne s’occupe des relations publiques et appelé en renfort, pelle les pommes de terre.

Une des filles s’occupe des chambres créées quand la Grèce recevait des subventions européennes pour développer le tourisme rural. Avec un diplôme d’institutrice de maternelle à l’université, elle cumule trois emplois comme beaucoup de grecs, garde des enfants pendant la journée, s’occupe des chambres à louer et aide à la taverne le soir.

La sœur aînée est infirmière à l’hôpital de Naxos, une bonne place, même si les salaires à l’hôpital on perdu 30%. Elle sait que l'île ne peut soigner si des contaminations massives survenaient.

Le gendre travaille sur des chantiers, prend soin de vergers et sert à la taverne.

Le fils est aux commandes du grill. Il est agriculteur, s’occupe des champs, des animaux, du fromage.

Il revendique une agriculture raisonnée.

Il s’occupe de ses moutons et des chiens. La plupart des chiens sont à l’attache dans les champs autour du village, pas toujours soignés, seuls. Pas le sien.

La patronne passe par chaque table et énonce les plats du jour : tomates et poivrons farcis, tome de fromage maison, pois chiches au four, agneau au citron et toutes les grillades possibles. Elle offre les fruits de saison à la fin du repas. Tous du verger.

La cuisine ne ferme ses grandes casseroles que quand les clients ne se présentent plus, pas avant.

Il faut traverser la vallée pour aller à la plage.

Le village toise une vallée verte et cultivée qui coule vers la mer. Une des rares vallées encore travaillées dans les Cyclades où la production agricole s’éteint au profit de la construction de logements pour la saison. L’agriculteur est devenu tôlier.

Redeviendra-t-il ce petit producteur qu'il a toujours été ?

Le long des champs, les roseaux font la ronde et délimitent les petites exploitations de chacun. On fait pendant les mois d’été de la pomme de terre, des tomates, poivrons, vigne, arbres fruitiers, oliviers.

Petit élevage de quelques vaches, chèvres, moutons, c’est selon. La coopérative en fait des fromages.

Ici pas de grandes exploitations ni de centre d’élevage intensif, non, heureusement mais …

Les maraîchers n’achètent que ce qui est artificiellement gorgé de soleil.

La vallée, c’est le règne de l’ingénieur agronome, ses pesticides, ses conseils. Mais rien pour contrôler leur utilisation …

Pour une belle tomate dodue, une aubergine gonflée qui brille comme un miroir, on ne peut pas faire sans les pesticides et autres hormones associées.

Les semences originelles ont disparu et le label local ne signifie plus rien.

On traite d’ « écologistes » ceux qui se risquent à parler de danger, il n’est pas de bon ton de parler environnement, climat...

À la taverne, on entendait l'année dernière : « de toute façon, le mal est fait, alors, pourquoi s’en faire … »

Mais puisque tout a changé, c'est peut être le moment de revoir les méthodes de production.

Laissé à l’appréciation de chacun, l’utilisation de ces produits dangereux avantage les inconscients et pénalise les prudents. On parle d’agriculture raisonnée pour les meilleurs. Qui oserait dans ce contexte se lancer dans le bio. Avec quelle aide, quel appui ?

Celui-là qui traite ses animaux de façon à ne pas les faire souffrir, qui ne sépare le chevreau de sa mère que lorsqu’elle n’a plus de lait et qui apprend à ne pas dépasser les doses du « médicament » comme ils l’appellent. Celui-là vend moins.

Cet autre qui déverse au champ le « médicament » sans précaution, n’est jamais inquiété.

Le combat est illégal et la dégradation des terres, des animaux, le non-respect de la nature est flagrant, alarmant. On entend peu d’oiseaux mais les aboiements litaniques des chiens à l’attache.

Le long des jolis chemins aux roseaux tressés, on trouve de tout : des bouteilles de soda, des sacs en plastique aux couleurs délavées ou un désherbant jeté là par négligence.

Des conteneurs bleus pour déchets recyclables, les couvercles relevés, laissent le plastique s’envoler.

À la taverne, on entend au détour d’une conversation : « pourquoi trier ? » puisque paraît-il, arrivé à la décharge, tout est mélangé …

La mer, la grande décharge bleue, porte et supporte toujours : bateaux aussi rapides que polluants, hommes bronzés, plastiques jetés, pesticides rejetés. Mais les hommes bronzés sont plus rares cette année et seuls les ferries lents et moins polluants accostent.

Ses flancs léchés par une eau translucide sur les plages aménagées, l'île est jonchée de détritus sur les plages du nord, moins fréquentées.

Tantôt dépotoir, tantôt vasque bleue de rêve, ses flots montent en puissance. Elle entoure l’île, l’île qui attend. Qu’il ne soit pas trop tard et que ses rivages jonchés, dégradés ne soient pas trop rognés.

L’île rêvait que le temps de cette folie passe, que l’on freine cette multiplication des objets, des besoins, des exigences qui altère sa beauté claire, éblouissante, et qu‘on voudrait éternelle.

Aurait-elle été exaucée ?

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