Recyclage

Mis à jour : 19 juil. 2020

Un petit homme tirait une charrette à bras dans les ruelles d’une banlieue du Pirée.

Courbé sous l’effort, l’œil aux aguets, à la recherche de cartons et papiers.

Vieux, le visage rouge et sale, une casquette maculée enfoncée sur le front, très bas.

Il attendait à la sortie des supermarchés, chargeait et entamait une longue ascension vers la montagne.

J’avais envie de le suivre, je ne l’ai jamais fait.

Il allait, tout en effort, vers la montagne déposer son butin.

Combien lui donnait-t-on pour ramasser ces déchets ? Combien de charrettes pour remplir ce camion qui attend d’embarquer sur les quais du Pirée ?

Il habitait en face de chez moi, au fond de la cour d’une petite maison, il y a 20 ans.

Parti avant moi, rentré après moi, je le voyais seulement passer devant mes fenêtres tirant sa charrette, croulant sous de vieux papiers.

Un jour on a vendu ce fond de cour, il a du déménager et a disparu du quartier.

Comme les chats.

Quand les poubelles vertes et jaunes ont fait leur apparition, les chats n‘ont plus pu recycler. Les écrans de plastique verts sont anti-solidarité, les chats ne peuvent plus déjeuner en paix.

Tout partira à la benne, sans tri préalable dont se vantaient les félins du quartier.

On entendait toutes sortes d’appels de jour comme de nuit dans les rues.

Les chats sur les toits se plaindre longuement de leur célibat, les gitans perchés sur des voitures débâchées empilant des chaises en plastique, un joueur d’accordéon passant avec une petite diablesse se déhanchant à ses côtés.

Et le laitier, dernier de sa lignée qui arrêtait sa camionnette au coin des rues et lançait un long : « Gallaaaaaaa ! »[1] Les vieilles remplissaient de grandes jattes de lait frais. Pour faire des yaourts dans la soirée.

Mais le petit homme à la charrette, le front plissé, ne parlait ni ne chantait.

Il transpirait et se pliait, silencieux.

Servant d’épouvantail pour faire taire les enfants capricieux, attention, mieux vaut être sage, le méchant monsieur peut repasser.

Dans sa charrette, il ne s’encombrait pas de nos écrits personnels, ni des emballages de nos vies de consommateurs effrénés, feuilles d’imposition, factures d’électricité que nous jetons dans la poubelle à recycler.

Il se contentait d’affiches publicitaires arrachées et d’innombrables propositions de pizzas ou souvlaki à commander, abandonnées sur le pavé.

Entre sa disparition et les crises à répétition, vingt années se sont écoulées : le prochain à tirer la charrette sera sans doute diplômé de l'Université.

[1] Lait

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