Mati, le monde d'après

Mis à jour : 24 juil. 2020

Mati deux ans déjà : des plaies mal cicatrisées et des âmes inquiètes.

Deux années d’attentes, de déclarations politiques, d’annonces ambitieuses, de palabres entre voisins qui ont pour l’instant débouché sur peu.


Au-delà de l'enquête essentielle sur les responsabilités de chacun, à tous les niveaux, dans la tragédie de Mati et dont les résultats apaiseraient les esprits et la mémoire des victimes, la reconstruction, la réhabilitation et la protection de Mati seraient un baume.

On a entendu des « Mati sera le prochain Glyfada », on a écouté des « On reconstruira Mati plus beau encore », bref on ne verra nulle trace de ce chaos qui a laissé courir le feu et tué 102 personnes le 23 juillet 2018.

Non rien ne sera plus pareil, le monde d’après de Mati sera un enchantement de chaque instant.

Alors oui Mati, se reconstruit mais, deux ans plus tard, des maisons éventrées exposent toujours leur entrailles, des chantiers fleurissent mais ne se terminent pas, des toits refaits émergent entourés de décombres et Mati a un air désolé que ne réussissent pas à faire oublier les glycines, les jasmins en fleurs de l’été.

Et pourtant, il court, il court le vert dans les rues de Mati.

La végétation a repris à l’horizontal. Les lauriers roses et les bougainvilliers sont partis à l’assaut des grilles et tentent de masquer la désolation du quartier. Mais les arbres centenaires partis en fumée ont laissé un paysage comme déshabillé, donnant une vision impudique de dessous négligés.


La quarantaine liée à l’épidémie de Coronovarius s’est déroulée tranquillement.

En matière de quarantaine Mati a de l’entraînement. Plus personne ne vient depuis deux ans. On s’excuse par des phrases du genre : « les images sont trop difficiles », « on trouve cela trop triste à voir », « on est trop sensible » alors on laisse Mati à l’isolement.

C’est vrai qu’entrer dans Mati c’est faire un plongeon dans la destruction et la destruction est difficile à supporter.

Quand je me rends dans un village « entier » où toutes les maisons sont debout, je comprends comme c’est apaisant. Oui l’homme a besoin de voir des choses entières et non ces débris de vie, à peine reconstruits.

Dans "le monde d’après" comment se comporte "l’homme d’après" Mati ?

Les épreuves ne rendent pas meilleurs, ici comme ailleurs.

Il jette les masques et les gants en latex, vide les pots de peinture sur le bord des routes, improvise des décharges sauvages à tous les coins de rue.



Les « intrépides », habitants à l’année qui passent hiver comme été au dessous du volcan, tentent de débarrasser les rues des déchets jetés par les athéniens venus en promenade le dimanche. Joli spectacle que celui laissé par les habitants des résidences secondaires qui déversent dans les rues le contenu calciné de leurs propriétés : matelas, cadres, vaisselle etc.

Les détritus restent parfois plusieurs mois sans être ramassés.


Autre pollution, sonore cette fois. La pause du dimanche peu respectée quand les travaux ont commencé pour reconstruire la maison d’été.

Le va et vient des camions, des bétonneuses, défoncent les rues à peine rustinées d’un peu de goudron.

Le bruit est assourdissant.

Le prix à payer pour un Mati tout neuf ?

Les nerfs sont à rude épreuve. Rien n’est debout, rien n’est complet, tout est en cours, ou à moitié. L’œil enregistre la laideur partout. On se félicite entre voisins quand une famille arrive à se réinstaller, on encourage ceux qui mettent toute leur énergie dans le chantier, mais les alentours sont toujours aussi laids.

Personne n’ose parler et personne ne s’organise pour faire régner un peu de solidarité.

La plupart des habitants hausse les épaules de lassitude.


Rue Perikleous ?

Sur les vingt maisons détruites huit sont en cours de reconstruction.

Les permis de construire sont délivrés un à un, l’argent arrive lentement, échelonné dans le temps et les habitants doivent mettre la main au portefeuille pour continuer en attendant le prochain versement. Tous ne sont pas en capacité de le faire. Les maisons doivent être refaites à l’identique, en principe …

Certaines maisons de week-end sont laissées à l’abandon et les hautes herbes sèches dans les jardins ne sont pas pour rassurer en plein été. Personne ne demande aux propriétaires des terrains vagues de venir nettoyer.


Et pourtant, on veut quand même y croire avant de se résigner à déménager.

Alors on prête l’oreille aux dernières promesses.

Dans les mesures phares, on retiendra la grande promenade du bord de mer large de 5m avec piste cyclable. On se demande comment puisque de nombreuses propriétés bordent la plage. Les clôtures seront déplacées à 30m du bord de mer. Et si de nouvelles constructions voient le jour, elles devront se situer à 50m de l’eau.

Tout cela semble très improbable puisque des hôtels bordent le rivage.

Mais on fait semblant d’y croire.

On confisquera les terrains vagues laissés à l’abandon par leurs propriétaires pour en faire des espaces verts …

La circulation se fera en sens unique et certaines rues seront élargies.

À vrai dire, l' enthousiasme n’y est plus.

Ramasser les monceaux de détritus qui fleurissent dans les décharges sauvages à tous les coins de rue serait un gage de bonne volonté avant de parler de promenade des anglais !

Et ce matin, 23 juillet anniversaire, une équipe de pakistanais "bénévoles" surveillée par un "bénévole" grec payé par une entreprise, elle même payée par la mairie, nettoie grossièrement les bas côtés des rues. Première apparition pour faire place nette devant les caméras de télévision. De toute l'année, personne n'était passé. Les services de voirie de la mairie ne semblent pas concernées par les rues de Mati.



Cet été nous aurons du monde sur les plages.

La pandémie ne permet plus de voyager loin, l’envie d’île est moins forte que d’habitude, alors on se souvient que la côte de Mati si près d’Athènes est magnifique. Les criques ocre, rouges, les eaux bleues et l’île d’Evia toute proche feront oublier le drame le temps d’une baignade, en tournant le dos à la misère et la colère de ses habitants.


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