Les Mots

La femme en mauve a mis sur ses épaules un léger châle, le tram qui l’emmène lentement à la plage, est climatisé. Elle est montée à Syntagma et suivra bientôt la côte direction Glyfada, le trajet durera une heure environ.

Elle lit en grec moderne, chaussée de lunettes qui se teintent au soleil.

À l’école, elle connut le « Katharevousa » et étudia le grec ancien.

À la maison, elle parlait le grec démotique, aujourd’hui langue officielle du pays.

C’est dans cette langue qu’on annonce la prochaine station dans le tram.

C’est en « Katharevousa » que l’archevêque de Grèce s’exprime à la télévision après la messe du dimanche.

C’est dans une version approchante de cette langue savante avec esprits et accents qu’il est de bon ton d’envoyer un article scientifique pour publication.


La femme reçoit du Ministère de l’Éducation, de la Formation et du Culte, son salaire d’institutrice.

Lundi, à l’école, elle commencera la journée comme toujours par la prière commune.

Prière à laquelle ne prêtent attention que les enfants non orthodoxes.

Ils sont peu nombreux mais leur nombre augmente. Elle n’a pas été préparée à la diversité culturelle, son ministère l’ignore et elle est bien seule à bord de cette classe dont elle a la charge.

Elle a suivi un cursus universitaire pour devenir maître qui à l’époque ne se penchait pas sur ces questions, tout simplement parce qu’elles n’existaient pas. La Grèce était alors uniformément blanche et orthodoxe, les enfants aussi étaient en uniforme.


Elle lit :

« Pour un pays de seulement 7 millions d’habitants la ville d’Athènes tient du phénomène. Elle se trouve encore dans les affres de la naissance : gauche, un peu perdue, pataude, plus très sûre de soi, traînant toutes les maladies de l’enfance, avec une touche de mélancolie et de désolation de l’adolescence. Mais elle a choisi, pour s’ériger, un site magnifique ; elle brille de tous ses feux, au soleil, comme un joyau ; la nuit, elle scintille d’un million de lumières clignotantes qui semblent s’allumer et s’éteindre à la vitesse de l’éclair. C’est une ville aux effets atmosphériques saisissants : elle ne s’est pas enterrée dans le sol – elle baigne dans une lumière perpétuellement changeant, et son pouls bat sur un rythme chromatique. Malgré soi, on marche sans pouvoir s’arrêter, on avance vers ce mirage qui sans cesse recule. Quand on atteint la lisière, le grand mur des montagnes, la lumière devient encore plus enivrante ; on a l’impression qu’on va la gravir en quelques bonds, en quelques enjambées géantes, le flanc de la montagne ; et alors ma foi oui, alors si on atteignait bien le sommet, on s’élancerait comme un fou sur cette arrête lisse pour décoller et sauter en plein ciel, foncer droit dans l’azur, et amen à jamais. »

Henri Miller, Le Colosse de Maroussi, 1941

Les lèvres de la femme se rejoignent, se tendent vers le texte qu’elle savoure. Elle en goûte chaque mot.

Athènes, universelle.

Le grec démotique ou grec moderne, parlé actuellement dans le pays, n’a été adopté qu’en 1976.

En effet, le grec byzantin s’étant enrichi de latin, turc et langues slaves, pendant l’occupation ottomane (1453-1821), à la création de l’Etat grec en 1830, le gouvernement adopta comme langue officielle le « Katharevoussa », une langue épurée, variété savante, purifiée et archaïsante de ce grec parlé.

Utilisée dans tous les domaines de la vie publique, de la politique, du droit, de l’administration, de la religion et de l’enseignement, la dictature des colonels jusqu’en 1974 en fit un des points forts de sa politique d’éducation.

Le peuple pendant ce temps parlait le démotique.

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