En mer et au-delà

Nikos Kavvadias

« Nous avons la mer, le vin et les couleurs »


Correspondance 1934-1974

Ed. Signes et Balises, Paris, 2020

Traduction de Françoise Bienfait et Gilles Ortlieb



Nikos Kavvadias, grec, marin, romancier et poète a l’écriture légère comme la brise lorsqu'il écrit aux êtres qu'il aime.


S'il dit son désespoir, son expression bondit cherchant à le happer. On la sent douée d’une existence propre aussi dure que soit la vie qui s’en échappe. Les mots jaillissent dans les larmes et redonnent de la gaieté au monde.

S’il dit sa joie, point de retenue. Les images, les odeurs, les couleurs coulent dans ses lettres comme le bon vin.

L’écrivain parcourt le monde en optimiste désespéré.

Son émerveillement le tient en vie au bord de ce qui fait sombrer les moins heureux.

Nikos Kavvadias regarde. En quelques lignes, tout est roman, poésie. On le sent impatient et curieux, embarqué sur de gros cargos ou ferries reliant Le Pirée à Adélaïde en Australie pour d’éprouvantes traversées.


Comme tous les marins, son esprit est à terre avec ceux qu’il laisse en partant. En mer, il rêve à ce qu’il fera en revenant parmi les siens. Les marins sont toujours un peu ailleurs que là où ils sont.

À peine débarqué, il tangue, mal à l’aise, incapable de dire ses émotions. Il remonte à bord empli de regrets et de culpabilité d’avoir raté ses rendez-vous réels ou émotionnels. Les marins sont pudiques, ils savent mieux parler d’eux-mêmes quand ils sont au loin.

En lisant ses lettres, on suit ses élans pour le large, les aventures, les femmes, l’attrait pour les pays lointains, mais on ressent aussi sa nostalgie et son profond attachement à la Grèce.

Il achète dans chaque port de petits cadeaux pour les uns et les autres, cherche ce qui pourra justifier son absence en remplissant ses malles.On comprend qu'il fait, comme beaucoup de marins, vivre sa famille, toujours prêt à en financer les projets.

Il repart toujours. En disant souvent que c’est la dernière fois et en s’excusant de ne pas être à la hauteur de ses promesses.

Ces lettres pleines d’affection et de malice, de culpabilité et de regrets, s’étendent de 1934 à 1974, traversent la guerre, les continents et les océans.

Elles sont pour la plupart destinées à sa sœur et à des amis auteurs et poètes comme l’écrivain Karagatsis dont on découvre dix lettres adressées à Kavvadias.

Qu’il navigue en Méditerranée ou sous les tropiques, la chaleur des liens familiaux grecs reste intacte.

Le lien de Kavvadias à sa sœur occulte celui qu’il aurait pu avoir avec d’autres femmes. Toujours de passage. Nulle Pénélope à l’attendre sagement mais une nièce, une mère, une sœur Tzénia, son amie, à qui il confie tout.

Ses lettres longues ou parfois très courtes, toujours franches et directes nous rendent complice de sa vie, comme s’il nous écrivait.

Pendant la seconde guerre mondiale, il n’est pas en mer, mais en Albanie et traverse cette époque de ténèbres sans se plaindre. Il attend que cela se calme, en bon marin.

Il reprend la mer avec un diplôme en poche, il sera radio. Le lien par-dessus les mers avec les autorités, les autres bateaux et les familles de l’équipage, un réseau social à lui tout seul.

Il ne se croit pas écrivain et se compare à ses amis qui le sont. Il n’a pas beaucoup publié, trop intransigeant envers lui-même, quelques recueils de poèmes et un roman, mais ses livres sont des bijoux. Le Quart, en particulier.

Ses lettres publiées aujourd’hui en français sont donc précieuses et viennent combler un peu cette frustration de ne pouvoir le lire plus.


Les mots de Kavvadias, confiné dans son bateau pour l’éternité, s’envolent au-delà des mers et trouvent où se poser en chacun, comme de généreux cadeaux.


Nikos Kavvadias en français : Le Quart, Ed. Denoël; Li, De la guerre, À mon cheval, Ed Cambourakis; Journal d'un Timonnier, Ed. Signes et Balises.


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