Désordre en lettres capitales

Août 2020, Athènes est déserte.

Il y traîne une langueur, quelques touristes égarés et des athéniens désargentés qui n’ont pas pu s’évader.

Une fois débarrassée de sa horde d’humains énervés, l’ordre règne et la ville semble plutôt tirée à quatre épingle, bien élevée.



Tu verras, Athènes, c’est moche et sale m’a-t-on dit la première fois que je suis venue en Grèce. Cela n’a aucun intérêt à part le Parthénon. Il faut juste y passer pour aller ailleurs, dans une île par exemple.


D’accord. J’étais prévenue, j’arrivais dans une ville moche et sale.

Il n’y avait que ce nom magnifique « Athènes », et puis rien.

Alors j’ai cherché à la trouver moche et j’y suis arrivée. Rien de plus facile, il suffit comme pour toute chose de se focaliser sur ce que l’on cherche pour trouver.

Les Athéniens eux-mêmes dénigrent leur ville sans se priver pour mieux l’encenser l’instant d’après.

Je n’étais pas satisfaite, c’était un peu simple. J’avais envie de m’attarder.

Athènes m’apparut alors belle, rayonnante et accueillante.


Athènes est belle parce qu’elle est sans prétention, plutôt envahie qu’habitée, ses trottoirs grouillent sur son dos de gros animal.


Tout est en ordre.

Athènes obéit à des lois et canons de beauté bien particuliers. Chacun y va de sa couleur, contribution personnelle à une ligne architecturale qui n’en est pas.

En quoi cela dérange-t-il ?

L’architecture va du béton vert-gris dictature au néoclassique ocre-crème élégant en passant par toutes sortes de choses et de couleurs non répertoriées. Au milieu coulent des vestiges archéologiques et des masures effondrées.


Athènes est un nom à ressentir, à goûter, en le prononçant, on le voit se dessiner : Athènes.

Dans l’agencement des lettres de la capitale, il y a le très haut « A » de l’Acropole, suivi des bâtiments élégants et élancés autour du Lykabeth ou de la Place de la Constitution " t " et " h" et puis viennent comme on descend de la colline "ènes" une multitude de petits quartiers d’inégales beauté qui traînent jusqu’au Pirée. Que l’on retrouve aussi dans Αθηνα en grec. On part de la colline et on descend vers la mer.


Jean-François Fourmond, photographe et ami, m’a envoyé ses photos d’Athènes prises pendant cet été de 2020, sous le titre « Désordre ». Jean-François a beaucoup travaillé sur l‘enfermement ou les lieux désertés en France et à Tinos, son île d’adoption.

Les murs qu’il a photographiés, effectifs ou invisibles sont dans la ligne de son travail.


Il m’a parlé de son étonnement devant cette ville vidée et apeurée qui avançait masquée. Le désordre c’était celui qui faisait de la ville d’Athènes une ville propre sur elle, bien comme il faut, aseptisée.

J’ai cherché là où il avait photographié ce que la ville disait, j’ai interrogé les phrases ou les signatures qui s’étaient glissées dans ses photos, sur les murs, les enseignes, les tags, les vieilles affiches décollées.

Voici une première sélection de ses photos que j'ai commentées.



Bleu délavé

Lathos « Λαθος» hurle le mur en bleu délavé : en gros caractères tremblés, un fronton d’immeuble sans forme où penche un arbre rabougri. Écriture singulière, danse des lettres repérables à Athènes depuis plusieurs années. Série d’immenses tags sur les murs de la ville. Pour dénoncer, pour pleurer.

Lathos ? en français Erreur.

Erreur danse donc au fronton. Ni détruit ni restauré, l’immeuble vidé peut encore parler. Les masques gomment les visages et laissent une trace du même bleu que l’Erreur. Sur le mur écaillé, une affiche passe lentement comme le temps : le lac des Cygnes, son chant de mort comme un présage. Spectacle délavé mais le vert de la robe, de l’arbre en survie et des herbes folles incitent à espérer.



Résister

Pointu, agressif, le jaune « Kazer » aux accents germaniques, percutant et définitif rappelle l'époque de la "Troïka" (FMI, Banque européenne et EU), celle d’une Allemagne aux commandes pour mettre à genoux le « fourbi ». Dans les poubelles, made in EU, on a jeté espoirs, projets, attribuant un réceptacle à chacun. La Grèce, devenue un grand container à trier ... si tout n’est pas à jeter. Se réveiller un jour en apprenant que rien ne va depuis longtemps, qu’il faut que cela cesse et s’entendre dire : laisser nous faire, on maîtrise, poussez-vous de là, on va faire le ménage. C’était sans compter que de toute façon à Athènes, on se gare sur le trottoir.




Chirurgie

Blanc, bleu ciel, casier métallique à roulettes toute la palette, vocabulaire urbain de mots hospitaliers. Face à face avec les humains qui continuent l’air de rien. Comme si l’air était encore frais et non inhospitalier. Un mur dans l’air entre prévention, protection, et les passions humaines de l’autre côté.

Regard lancé à la jeune fille qui porte le masque à moitié, se cache du regard de cet homme qui convoite et cherche un peu de proximité.

Que dire d’un temps où ces regards sont presque déplacés ?




Docteur Knox

L’immeuble est une statue de béton traversée de frissons.

Squelette gris souris, côtes apparentes, rongées, léchées par le vent.

« Diable, plus rien ne grince ni ne couine sous le pavé » dit le tram à l’arrêt.

Un été pour se décontaminer : virus, peur, immobilité.

Au premier signe, hop, les hommes ont fui de tous côtés.

Docteur Knox, en embuscade, veille, édicte et surveille.

Athènes écrasée de soleil et aux abris.




Sur l’écran noir

Film d’antiques années, folles soirées arrosées dans des lieux bondés, foule du marché, copains entassés dans quelques mètres carrés et embrassades, embrassades, manie de se prendre dans les bras et de danser enlacés.

Très exagéré, dira-t-on dans quelques années.

Comme un vieux péplum dans un Cinéma digital.

Fermeture définitive ?

Je fais la manche aujourd’hui : que tombent ces images dans mon gobelet usé.


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